Mardi 22 septembre

Les rachats d’actions créent-ils vraiment de la valeur ?

par Ilan Free, analyste ECM chez Euroland Corporate

En 2025, les entreprises du S&P 500 ont consacré un peu plus de 1 000 milliards de dollars au rachat de leurs propres actions. En France, les groupes du CAC 40 ont fait de même à leur échelle, avec près de 35 milliards d’euros rachetés sur l’année, un record. Ce sont des sommes considérables. Et pourtant, cette dépense échappe presque entièrement à l’examen critique que subit n’importe quel autre investissement d’entreprise. Personne ne présente de business plan pour racheter ses propres actions. Le conseil d’administration vote, le communiqué tombe, et le marché applaudit presque toujours.

C’est précisément ce qui devrait nous interroger. Un rachat d’actions n’est pas un simple geste de générosité envers l’actionnaire. C’est une décision d’investissement, au même titre qu’une usine, une acquisition ou un programme de recherche. L’entreprise choisit de mettre son argent dans un seul actif, elle‑même, plutôt que dans n’importe quel autre projet disponible. La vraie question n’est donc pas de savoir si le rachat est généreux. C’est de savoir s’il obéit à la même discipline que tout autre investissement.


Une équivalence trompeuse avec le dividende

Techniquement, un rachat d’actions consiste pour une entreprise à utiliser sa trésorerie pour racheter ses propres titres sur le marché, puis, le plus souvent, à les annuler. Le nombre d’actions en circulation diminue, ce qui fait mécaniquement monter la valeur de chaque titre restant. Comme le dividende, le rachat redistribue du cash aux actionnaires plutôt que de le réinvestir dans l’entreprise, et les économistes Merton Miller et Franco Modigliani traitaient déjà les deux mécanismes comme équivalents dans un monde sans frictions (Miller & Modigliani, 1961). Peu importe la façon dont on découpe la valeur, tant que le gâteau ne change pas de taille.

Mais un dividende ne prétend rien sur le prix de l’action. Il tombe, qu’elle soit chère ou bon marché. Un rachat, lui, est par nature un pari sur ce prix. En l’exécutant, l’entreprise affirme qu’elle ne trouve nulle part ailleurs, ni dans ses propres projets, ni sur le marché, un meilleur emploi pour son argent que d’acheter ses propres actions. C’est une déclaration d’allocation de capital, pas un simple partage de la richesse.


L’illusion du bénéfice par action

Cette déclaration n’est pas toujours sincère. Un rachat réduit mécaniquement le nombre d’actions, ce qui augmente le bénéfice par action même lorsque le bénéfice total, lui, stagne ou recule. Un dirigeant peut ainsi afficher une croissance par action sans avoir fait croître l’entreprise d’un centime. L’économiste William Lazonick a documenté ce mécanisme dans un article devenu une référence, montrant que 449 entreprises du S&P 500 avaient consacré 54 % de leurs bénéfices, soit 2 400 milliards de dollars entre 2003 et 2012, au rachat de leurs propres actions, souvent au moment même où la rémunération variable de leurs dirigeants était indexée sur ce même bénéfice par action (Lazonick, Harvard Business Review, 2014).

L’accusation mérite toutefois d’être nuancée. Lazonick lui‑même reconnaît que tous les rachats ne se valent pas, et cite en contre‑exemple la discipline dont Warren Buffett avait déjà fait preuve dès les années 1980, chez l’assureur Geico. C’est cette distinction, entre l’automatisme qui gonfle un ratio et la discipline qui crée réellement de la valeur, qui mérite d’être creusée.


La règle de Buffett, un investissement comme un autre

Chez Warren Buffett, un rachat d’actions obéit à la même règle que n’importe quel investissement. Racheter une action en dessous de sa valeur est, selon lui, probablement le meilleur usage possible de la trésorerie d’une entreprise. Mais ce n’est jamais un réflexe automatique. Fin 2021, Berkshire Hathaway disposait d’une encaisse de 144 milliards de dollars et cherchait activement de nouvelles acquisitions. N’en trouvant pas à son goût, Buffett a préféré racheter pour 27 milliards de dollars de ses propres actions cette année‑là, portant le total à plus de 57 milliards sur trois exercices. Le rachat, dans cette logique, n’est pas une politique de communication financière. C’est l’option retenue seulement quand rien de mieux ne se présente ailleurs sur le marché, exactement comme on renoncerait à un projet industriel jugé moins rentable qu’un autre.

Boeing illustre ce que coûte l’absence de cette discipline. Entre 2014 et 2018, en pleine mise au point du 737 MAX, le groupe a consacré près de quatre fois plus d’argent à ses actionnaires, sous forme de dividendes et de rachats, qu’à ses propres investissements. Le rachat n’a pas causé la crise qui a suivi. Mais il a rogné, au pire moment, la marge de sécurité financière et industrielle dont l’entreprise aurait eu besoin.


Un investissement comme les autres, ou presque

Le rachat d’actions crée-t-il vraiment de la valeur ? La réponse tient moins au mécanisme lui‑même qu’à la rigueur avec laquelle il est décidé. Traité comme un investissement à part entière, jugé au prix payé et à l’alternative qu’il écarte, il peut être la meilleure décision qu’une entreprise prenne dans l’année. Traité comme un réflexe trimestriel, déconnecté de toute discipline de prix, il n’est qu’une manière élégante de faire croître un chiffre sans faire croître l’entreprise.

EuroLand Corporate, premier Listing Sponsor du marché Euronext Growth Paris, accompagne plus de 60 sociétés cotées, dont 39 en qualité de Listing Sponsor, dans leur stratégie de structuration et d’optimisation de leur communication financière.


Inscrivez-vous ou inscrivez un ami à la newsletter d'Euroland Corporate


* Les informations, données chiffrées, opinions et analyses contenues dans cette recommandation proviennent de sources jugées fiables au moment de la publication. Toutefois, leur exactitude ou leur exhaustivité ne peuvent être garanties. Les analyses et interprétations de marché contenues dans la présente recommandation ne sont pas personnalisées et reflètent uniquement l’opinion de l’auteur à la date de rédaction et sont susceptibles d’évoluer sans préavis. Les projections, prévisions et objectifs de prix présentés sont fournis à titre indicatif. Ils ne constituent pas une garantie de performance future. L’évaluation des instruments financiers ou des émetteurs mentionnés repose sur les méthodes suivantes : analyse fondamentale (bilan, compte de résultat, valorisation relative), analyse technique (tendances et niveaux de prix clés), et / ou analyse macroéconomique (taux, inflation, politique monétaire). Les informations, analyses et recommandations publiées par Meilleurtaux Placement sont fournies à titre strictement informatif et ne constituent en aucun cas une incitation à l’achat ou à la vente d’instruments financiers. Ces publications ne doivent pas être interprétées comme un conseil en investissement personnalisé, une offre de souscription, ni une promesse de performance. Elles s’adressent à des investisseurs avertis, préalablement informés des risques inhérents aux marchés financiers, et notamment du risque de perte en capital. Meilleurtaux Placement rappelle que les performances passées ne préjugent pas des performances futures et décline toute responsabilité quant aux pertes éventuelles résultant de l’utilisation ou de l’interprétation des informations publiées. Les principales sources utilisées par les auteurs de cet article sont : Bloomberg, Reuters, Financial Times, The Wall Street Journal, Les Échos, Zonebourse, Morningstar, BFM Business, Capital, Investing.com. Dans le cadre de ses publications, Meilleurtaux Placement relève de la compétence de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF).

A découvrir également

  • visuel-morning
    Pilot : Nous prenons nos bénéfices
    04/09/2026
  • visuel-morning
    Le Top / Flop des valeurs de la semaine par Euroland Corporate
    17/09/2026
  • visuel-morning
    Comment déclarer vos revenus locatifs ?
    30/04/2025
  • visuel-morning
    LMNP : les nouveautés 2025 à connaître
    10/04/2025
Nos placements
PER Plus de retraite et moins d'impôts avec nos PER sans frais d'entrée
Assurance vie Découvrez nos contrats sans frais d'entrée
SCPI Accédez à l'immobilier professionnel dès 500 €
Defiscalisation Investissez dans l'économie réelle en réduisant votre impôt