Mardi 05 mai

La valorisation est-elle une science ou une convention sociale ?

Par Ilan Free, analyste ECM chez Euroland Corporate


La valorisation a les manières d’une science exacte. Elle parle le langage des mathématiques, convoque les flux actualisés, les multiples, les taux sans risque, les primes de risque, les scénarios de croissance et les marges terminales. Tout y semble ordonné, rationnel, presque indiscutable. Le chiffre rassure. Il donne au jugement la noblesse du calcul, transforme une intuition en modèle, une opinion en tableau Excel, une conviction en objectif de cours.

Mais le marché a cette élégance cruelle de rappeler que la valeur n’est jamais une vérité figée. Elle est une lecture du réel, parfois une hypothèse, souvent une croyance collective en mouvement. On peut lui opposer les méthodes les plus rigoureuses ; il continuera de produire des écarts qui défient le bon sens apparent. Certaines sociétés semblent scandaleusement décotées. D’autres paraissent valorisées comme si l’avenir leur appartenait déjà.

Reste alors la vraie question : sont-elles vraiment bon marché ? Sont-elles vraiment trop chères ? Ou le marché ne fait-il, au fond, que fixer le prix d’une histoire qu’il accepte de croire à un moment donné ?


La fausse neutralité du chiffre

La valorisation repose sur des outils sérieux, mais aucun ne détient la vérité à lui seul. Le DCF en est l’exemple le plus parlant. On projette des flux, on les actualise, on ajoute une valeur terminale, et le modèle finit par produire un chiffre d’une précision presque intimidante. Sauf que cette précision est souvent trompeuse. Une marge normative un peu plus ambitieuse, une croissance terminale légèrement relevée ou un taux d’actualisation abaissé d’un cran suffisent à déplacer fortement la valeur.

Les comparables ne sont pas plus innocents. Ils consistent à regarder combien le marché accepte de payer pour des sociétés supposées proches. L’idée est simple, utile, parfois très éclairante. Mais tout se joue dans le mot “supposées”. Selon que l’on compare une entreprise à des acteurs premium, à des groupes matures ou à des sociétés cycliques, on ne raconte déjà plus la même histoire.

Les multiples, eux, ont l’élégance de la rapidité. Un PER, un EV/EBITDA ou un multiple de chiffre d’affaires permet de classer, comparer, repérer. Mais cette simplicité est aussi leur piège. Un multiple faible peut révéler une opportunité ; il peut aussi signaler une entreprise que le marché ne veut plus payer. Un multiple élevé peut sembler délirant ; il peut aussi traduire une rareté, une croissance exceptionnelle ou une option sur un futur que le marché juge crédible.

C’est là toute l’ambiguïté de la valorisation. Elle calcule, mais elle choisit. Elle mesure, mais elle interprète. Elle ne dit jamais seulement combien vaut une entreprise ; elle dit surtout ce que le marché accepte de croire à son sujet.


Stellantis, ou le piège élégant du multiple faible

Stellantis avait tout du cas d’école value. Pendant des années, le dossier affichait des multiples très faibles, un rendement élevé, une génération de cash robuste et un portefeuille de marques mondiales. Pour l’investisseur rationnel, la conclusion semblait presque mécanique : le marché sous-payait une entreprise solide.

Mais une décote trop évidente mérite toujours d’être interrogée. Parfois, le marché se trompe. Parfois, il voit simplement avant les modèles que les profits d’hier ne seront pas ceux de demain. C’est toute la logique de la value trap : un titre paraît bon marché parce que les indicateurs regardent encore dans le rétroviseur.

Le reset de 2025 a rendu ce doute tangible. Malgré un chiffre d’affaires de 153,5 milliards d’euros, en baisse limitée de 2 %, le groupe a publié une perte nette de 22,3 milliards, après 25,4 milliards de charges liées à sa révision stratégique. La suspension du dividende 2026 a achevé de casser le récit. La décote n’était peut-être pas une anomalie…


Palantir, ou la convention sociale de la promesse

À l’autre extrême, Palantir raconte l’histoire inverse de Stellantis. Là où le constructeur paraissait bon marché avant de révéler ses fragilités, Palantir a longtemps semblé trop chère avant de devenir encore plus chère. Le titre était déjà jugé excessif autour de 8 euros par certains analystes. Depuis, il a gagné plus de 2 300 % à son pic. Dès lors, la question change : trop cher, par rapport à quoi ?

Fin avril 2026, Palantir valait environ 368 milliards de dollars, pour un chiffre d’affaires 2025 de 4,5 milliards et une guidance 2026 autour de 7,2 milliards. Les multiples sont vertigineux. Mais le marché ne paie pas seulement un éditeur de logiciels. Il paie une position supposée stratégique au croisement de l’intelligence artificielle, de la défense, de la souveraineté des données et de l’automatisation des décisions.

Les sceptiques ont souvent eu raison sur les multiples, mais tort sur la puissance du récit. Avec 56 % de croissance en 2025, une marge nette GAAP de 36 % et une nouvelle progression attendue en 2026, Palantir nourrit la croyance. Sa valorisation n’est pas seulement un calcul. C’est le prix d’entrée dans l’une des grandes histoires boursières du moment.

Est-ce une bulle ? Peut-être. Est-ce forcément irrationnel ? Pas nécessairement. Les très grands gagnants paraissent presque toujours trop chers avant de prouver qu’ils étaient simplement exceptionnels. Le danger est que cette logique fonctionne aussi en sens inverse : lorsqu’une valorisation repose sur une promesse totale, la moindre fissure peut devenir disproportionnée. Une entreprise valorisée comme une évidence future n’a plus seulement à réussir. Elle doit continuer à surprendre.


Entre valeur et croyance collective

C’est ici que la valorisation cesse d’être un simple exercice technique pour devenir une convention sociale. Le marché n’est pas un juge froid chargé de révéler une vérité cachée. C’est un lieu d’accord provisoire entre des acteurs qui ne regardent pas la même chose. Certains cherchent une marge de sécurité. D’autres achètent une trajectoire. Certains arbitrent des flux. D’autres suivent une thématique, une mode, une peur ou une promesse.

De cette confrontation naît un prix. Pas une vérité absolue, mais un équilibre momentané entre chiffres, attentes et croyances. La valeur n’est donc jamais totalement subjective : la dette, les marges, les cash-flows, la croissance et le coût du capital finissent toujours par compter. Mais elle n’est jamais parfaitement objective non plus. Elle dépend du récit que le marché accepte de financer.

Stellantis rappelle ainsi qu’une entreprise peut paraître trop bon marché pour de bonnes raisons. Palantir montre, à l’inverse, qu’une société peut sembler trop chère pendant longtemps parce qu’elle incarne une croyance assez forte pour repousser les réflexes habituels…

EuroLand Corporate, premier Listing Sponsor du marché Euronext Growth Paris, accompagne plus de 60 sociétés cotées, dont 39 en qualité de Listing Sponsor, dans leur stratégie de structuration et d’optimisation de leur communication financière.

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